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Elle s'arrêta devant le panneau d’affichage géant, contemplant la créature exquise qui s’y prélassait. Son ventre plat, dévoile par son petit, très petit, court, très court, T-shirt;
Ses cheveux soyeux, tombant en cascade de boucles blondes sur ses fines épaules; ses jambes interminables, fermes et lisses; ses dents blanches, parfaitement alignées, et son sourire radieux, chaleureux mais aussi séduisant; sa peau merveilleusement hâlée, sans le moindre défaut; ses yeux rieur, aux iris couleur d’or.
La jeune fille resta béate, comme subjuguée, devant ce qu’ils proclament être definition de “beauté”, de “perfection”, de “goals”. Elle se laissa rêver, devant ce panneau d’affichage géant, à d’autres vies, à d’autre vies dans lesquelles elle serait d’autres versions d’elle même, des versions plus fortes, plus “belles”, plus “normales”.
Mais le charme se rompit alors que ses yeux, qu'elle avait tout juste baissés, rencontrèrent un miroir dans lequel elle se reflétait entièrement. Le léger embonpoint qui dépassait de son chemisier froissé; les pointes rêches de ses cheveux bruns emmêlés qui semblait dégouliner le long de son visage, visage qualifié de potelé; ses dents qui se chevauchaient, sur lesquelles trônait un fil de fer, gâchant son anciennement doux sourire; ses yeux ternes, dénudés de joie, dont les iris et les pupilles partageaient le même jais, commes de billes d’obsidienne, comme des billes de désespoir.
Ces yeux tristes qui firent des allers-retours entre la femme de l’affiche et son reflet. La femme, elle, la femme, elle, la femme, elle, puis elle fixa ses pieds et la honte lui fit monter le rouge aux joues. Elle tritura les ongles de ses mains avec gêne et sentit les larmes affluer et perler aux coins de ses yeux sombres.
Elle déglutit avec peine et releva la tête. Elle croisa un regard, puis deux, puis trois, puis six, puis cent, puis des milliers. Elle avait la sensation que tous les visages de la place s'étaient tournés vers elle, tous leurs yeux, inquisiteurs, focalisés sur son corps. Leurs yeux mesquins, leurs regards oppressants.
Enfin, s'élevèrent autour de la jeune fille, dans la cacophonie incessante qui s’était jusqu’alors tue dans son esprit, des rires hilares, empreints de moqueries et d’insultes; se pointèrent vers ses défauts, tel des lames sur des baïonnettes, une forêt de doigts crochus et accusateurs, relevant tout ce qu’ils jugeaient imparfait.

Elle ne trouvait plus la sortie dans ce brouhaha, ce tumulte de piques et de méchancetés, qui s'étaient accumulés, comme des briques, et formaient à présent un mur infranchissable. Ces inconnus, ces anonymes, ces personnes au visage flou, aux traits effacés, cette foule aux mille et une faces mais au même et unique regard.
Ils n’avaient pour but que de la blesser, de la prendre pour cible pour la faire se sentir mal, plus bas que terre. Ils la traitaient de grosse, de tas, de sale obèse, de graisse, de cellulite ambulante, de boudin, de baleine, de cochon, de vache, de boule, d'ogre, de sumo. Ces insultes qui l'avaient suivie toute son enfance, tout sa vie, ils les répétaient en boucle, en boucle, en boucle, de plus en plus fort, les criant presque à présent.
Était-ce uniquement dans sa tête, cette foule enragée? Comment pouvait-elle le savoir? Si ce n'était pas eux, c'était ses camarades, ses "amis", même les regards perçants de sa famille qui lui criaient combien elle était grosse dès qu'elle rentrait dans une pièce.
Elle savait sa mère menteuse pour lui répéter tous les jours combien elle était jolie, lui assurant tous les soirs, avant de lui souhaiter bonne nuit, qu'ils étaient jaloux, qu'elle avait bien plus qu'eux, qu'elle était magnifique. Elle voulait croire à ces mensonges, ces bobards, mais elle savait sa mère, sa douce maman, menteuse. Et si au fond d'elle même, elle ne mentait pas, elle n'était pas objective.
Les autres avaient raison, elle devrait cacher son "gros bide", "ses grosses jambes", "ses paluches d'obèse", "ses doigts boudinés". Oui, ils avaient raison, elle devrait se cacher, s'enfermer, s'exiler, se tuer,  s'en aller pour les satisfaire car elle "gâche la vue avec son gros ventre", et qu'elle "gêne avec son gros cul".
Elle ne méritait pas de fouler la surface de la terre de son pied gras et ingrat, elle ne le comprenait que trop bien lorsque dans les films, les magazines, les clips, les pubs exposaient des femmes parfaites, lui rappelant combien elle ne l'était pas.

Elle s'échappa en courant, brisant au passage le barrage d'insultes érigé autour d'elle. Elle laissa couler les larmes, ne les chassant uniquement lorsqu'elles atteignaient son menton.
Elle rentra chez elle, s'enferma dans sa chambre, se jeta sur son lit qui émit un grincement strident. À ce bruit distinct, elle leva la tête, qu'elle avait encerclée de ses bras, et hoqueta tout bas, entre deux sanglots:
- Ils ont raison... Ils... Ils... Ils ont raison! Finit-elle par crier, hystérique.

Alors elle fit la première chose qui lui vint à l'esprit, la première solution qui se présenta.
Elle se saisit d'une feuille volante et d'un stylo pour étaler sur le papier vierge, ses pensées, qui allaient devenir ses raisons. Elle signa et se dirigea vers la salle de bain où elle se fit couler un bain. Elle sortit le rasoir de son père du petit cabinet au-dessus du lavabo, regarda une dernière fois dans le miroir en le refermant.
Son visage était bouffis et rougis par les pleurs,  qui s'étaient taris alors qu'elle s'était résolue.
Elle inspira, longuement, expira, et s'allongea toute habillée dans la baignoire remplie à ras bord. Doucement, tout doucement, elle entailla la peau recouvrant les veines de son poignet gauche. Une fois ces dernières atteintes, elle changea le rasoir de main et fit de même sur son autre avant bras. Alors qu'un filet, puis un flot, de sang et de vie s'écoulait de ses coupures, un sentiment de paix, peut-être l'étourdissement d'avoir perdu autant de sang, l'envahit et, telle une onde, se propagea dans son corps de jeune femme.

Enfin, elle ferma les yeux, pour la dernière fois.

 

 

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