L'amoureux

 

 

Il était tard. Il faisait chaud. La lumière noire m'enveloppait. J’étais étendu de tout mon long sur ce matelas devenu en quelques heures un amas de liquides corporels. Je me levais péniblement, chaque centimètre de ma peau me causant une douleur sourde. Mes mains tremblaient. J’attrapai mon paquet de cigarettes posé sur mon bureau, il en restait vingt-trois. J’en allumai une. La chaleur, la lumière me rassurèrent un instant. Mes mains cessèrent de trembler. La journée va être longue.

 

Le mégot encore dans ma bouche, j’enfilai une chemise blanche délavée et mon costume rayé. Je titubai vers la sortie et ouvrit la porte et cracha ma cigarette maintenant terminée. Le ciel était noir, tout était noir. Je m’engouffrai dans une enseigne hasardeuse qui se trouvait non loin de là.

Il faisait une chaleur infernale. On aurait cru être dans un four avec ces murs rouges teintés de crasses où des dragons étaient gravés. La salle était peu éclairée et ma vision était brouillé par la fumée que dégueulaient les gens autour de moi. Devant moi, sur un canapé, des créatures languissantes, sensuelles qu’on appelle les femmes. Elles étaient bien faites mais leurs visages étaient dégueulasses, des nez tordus, des cernes longues comme des fleuves et des yeux vides, noirs, pervers. Je m’asseyais sur un de ces canapés chinois aux dorures salies par l’usure. J’observai le tenant, attendant qu’il vienne me voir. Son corps si mince était ponctué de gestes hasardeux mais précis. Il s’approcha de moi et me montra ses dents jaunies par le tabac et prononça d’une voix rauque “C’est quoi que vous voulez ?” Je commandai un verre de rhum que je bus d’une traite.

 

Soudainement j'aperçus l’Amoureux. On le reconnaît facilement avec son regard d’enfant et son visage tendre l’Amoureux. Je le méprisais profondément, lui et son innocence exacerbée. Je le voyais attendre, attendre que je lui fasse un signe d'approbation de la tête pour qu’il me rejoigne. Ceci fait, il vint vers moi, un sourire blanc sur ses lèvres fines. J’étais, je l’avoue, assez surpris de le voir dans un enseigne pareil car ce qu’il faut savoir, c’est que l’amoureux n’avait jamais de pensées charnelles qui souilleraient son âme trop pure. Quel con. Dans un premier temps il resta silencieux, mais sa figure se tordait quelquefois d’un rictus horrible et il attrapait alors son coeur comme s’il eût voulu l’arracher

“Savez-vous ce que le docteur m’a annoncé?” Il prit un air de fierté.

“Non” répondis-je.

“Il m’a dit que j’avais le coeur fragile et que malheureusement, la moindre rupture pourrait me tuer, en clair je ne peux plus tomber amoureux sous peine de mourir ! Oui monsieur, sous peine de mourir!” Il cherchait à donner quelque intonation dramatique à sa phrase.

“Et bien tant pis pour vous. Aimer est bien ennuyeux de toute façon.”

Il bondit de son siège allait entreprendre une envolée lyrique mais une douleur cinglante lui scia la poitrine et il dût se rassoir. Il mit du temps à se remettre, j’allumai une cigarette et restai affalé.

“Vous êtes inconscient !” Je bondis moi aussi de ma chaise, il m’avait fait peur ce con. “Arrêter d’aimer, comme si c’était possible ! Et quand bien même, mourir d’amour vous imaginez ?” Il fît une pause pour faire mine de penser et fît un geste gauche pour souligner cette phrase d’une immonde banalité, “Dans le fond la souffrance, c’est ce qui rend l’amour si beau et sublime.” Là c’en était trop. Mes mains se remirent à trembler.

Il n’en pensait évidemment pas un mot, il le disait par crâne, pour faire semblant. J’en connaissais des hommes, qui eux, pouvaient parler d’amour, et bien plus, bien mieux. Mais lui, lui il n’est qu’une pâle copie, il volait les mots d’autrui pour tenter de donner quelque sens à ce qu’il lui arrivait.

 

Il avait les yeux tristes l’Amoureux, des yeux si profonds qu’on avait peur d’y tomber et de ne plus pouvoir en sortir. Il faisait semblant d’être d’accord avec tout ce qu’il arrivait, d'accepter que le monde soit injuste et l’amour plus féroce que n’importe quel animal et plus fourbe que n’importe quel vilain. Il cachait sa misère derrière cette fausse acceptation que la souffrance avait un caractère noble mais la vérité, c’est qu’on accepte jamais ces choses-là.

Il resta là, calme, lent à reprendre son souffle. Je jetai un oeil distrait aux femmes de tout à l’heure, elles étaient plus belles, ça devait être l’alcool sans doute. Je lui dis au revoir et laissai un billet.

 

Je sortis un peu secoué je l’avoue. En mon absence le ciel s’était éclairci. J’allumai une cigarette, il en restait vingt et une.

 

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