Contact

Follow

  • Instagram Social Icon

©2017 by GWEILO. Proudly created by Zoé Manset, Edouard Chardot, Céleste Judet, Logan de Raspide Ross, Sidney Jones.

Professeur Porphyre : Talent

March 26, 2018

 

Avec la semaine de la francophonie, vous êtes peut-être passé à côté d’un procès qui s’est tenu la semaine dernière, il ne s’agissait pas de celui de Nicolas Sarkozy (pas encore), mais de celui du mot Talent. C’était une affaire qui trainait depuis de nombreuses années et dont nous avons pu récupérer les minutes qui seront donc publiées pour vous dans la chronique qui suit.

 

Le ministère public contre le Talent

 

 

La cour vient d’entrer.

 

Le président - Vous êtes bien le dénommé Talent ?

 

Le Talent - Oui monsieur le président.

 

Le président - Bien, vous êtes accusé de vouloir abrutir et décourager les hommes. Voici les faits : Depuis des années, vous hantez les gens en disant partout que c’est vous qui êtes allé à la rencontre de certaines personnes qui, par la suite, se sont avérées être très bonnes dans certaines disciplines. De ce fait, de nombreux hommes, et les artistes en particuliers ont été découragés, pensant que, si vous ne veniez pas à eux, ils étaient voués à l’échec. Mais, il y a pire ! La semaine dernière, un peintre a été retrouvé entrain de pleurer et disant, je cite : « De toute manière je n’ai aucun talent. Il n’y a que ceux qui ont du talent qui peuvent réussir. J’aurai beau faire, je n’y arriverai jamais, sans talent. Comme j’aurais aimé avoir du talent ! ». C'est bien vrai ?

 

Le Talent - L’homme l’a dit lui-même, je n’étais plus sur les lieux à ce moment-là.

 

Le président - Mais ce n’est pas la première fois que vous découragez quelqu’un ! Vous niez les faits ?

 

Le Talent - Je n’ai jamais voulu décourager ni abrutir personne, monsieur le président.

 

Le président - Bon ! cependant, nous avons des témoins, les plus à même de parler de vous, puisque ce sont eux qui vous connaissent le mieux. Nous procéderons par ordre alphabétique. J’appelle tout d’abord à la barre monsieur Bach, Jean-Sébastien.

 

Entre le premier témoin, vêtu d’un manteau noir sur une tunique blanche. L’air sérieux, il est âgé et porte une perruque blanche. Sa voix est grave et apaisante. 

 

Le président - Vous êtes bien monsieur Bach, Jean-Sébastien, né à Eisenach le 31 mars 1685 ?

 

J.S. Bach - C’est moi.

 

Le président - Vous connaissez le prévenu depuis longtemps ?

 

J.S. Bach - J’ai appris à le connaître, mais c’est quelqu’un d’ambigu.

 

Le président - Vous pouvez développer ?

 

J.S. Bach - Comme beaucoup de gens, je ne l’ai connu, si je l’ai vraiment connu, qu’au bout de plusieurs années de travail. Cependant, le Talent, par la suite, disait partout : « Bach, il m’a rencontré par hasard, très jeune, depuis, c’est un grand compositeur très talentueux. On dit que c’est un des plus grands génies de la musique. » C’est avec des bêtises comme celle-là que les gens sont ensuite venus me voir, me demandant comment on arrivait à de tels sommets, et je devais toujours leur expliquer que, d’abord je n’étais pas un génie, et que c’était le travail, toujours le travail. C’est d’ailleurs le travail qui m’a rendu aveugle. Je travaillais toute la nuit à recopier des partitions. Ce n’est certainement pas le Talent qui est venu se pencher sur mon berceau quand j’étais petit. C’est moi qui suis allé le chercher.

 

Le président - Merci, à présent, j’invite monsieur Mallarmé, Stéphane à témoigner.

 

Entre un grand moustachu grisonnant, d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un manteau noir très élégant qui laisse entrevoir une chemise blanche. Il porte également un nœud d’un chic très dix-neuvième. 

 

Le président - Vous êtes bien monsieur Mallarmé, Stéphane, né le 18 mars 1842 à Paris ?

 

S. Mallarmé - Oui.

 

Le président - Vous connaissez le prévenu depuis longtemps ?

 

S. Mallarmé - Je le vois de temps à autre. 

 

Le président - Dans quelles circonstances, comment est-il ?

 

S. Mallarmé - Je travaille beaucoup. Parfois, quand j’ai longuement travaillé, je le vois un court instant. Puis il s’en va.

 

Le président - Vous confirmez donc qu’il n’est pas tout le temps avec vous ?

 

S. Mallarmé - Oui.

 

Le président - Vous confirmez aussi que vous ne le connaissez pas depuis votre naissance ?

 

S. Mallarmé - Oui.

 

Le président - Merci pour ces informations. J’appelle monsieur Mozart, Wolfgang Gottlieb. 

 

Entre Mozart.

 

Le président - L’interprète, m’indique qu’il s’agit de monsieur Mozart, Wolfgang Amadeus, excusez-moi, erreur de traduction. Vous êtes bien Wolfgang Amadeus Mozart, fils de Leopold Mozart, né le 27 janvier 1756 à Salzburg ?

 

W.A. Mozart - Oui, c’est bien cela.

 

Le président - Tout le monde dit que vous connaissez le prévenu depuis votre plus jeune âge, vous confirmez ?

 

W.A. Mozart - C’est juste.

 

Le président - À quel âge l’avez-vous rencontré ?

 

W.A. Mozart - Je dirais vers cinq ans.

 

Le Talent - C’est faux !

 

Le président - Vous n’êtes pas autorisé à prendre la parole pendant l’audition des témoins ! Reprenez, M. Mozart.

 

W.A. Mozart - Il faut dire que c’est mon père qui me l’a présenté à coups de canne sur les doigts, d’emplois du temps harassants et de tournées extrêmement exigeantes.

 

Le président - Vous appréciez le prévenu ?

 

W.A. Mozart - Non, il fait croire partout que, sans effort, je suis devenu un très bon musicien alors qu’il m’a fallu de longues heures de travail. C’est un menteur, il fait croire aux hommes des choses absurdes !

 

Le président - Ce sera tout ?

 

W.A. Mozart - Oui monsieur le président.

 

Le président - Merci. J’appelle à présent monsieur de Vinci, Leonard. Vous êtes né à Anchiano le 15 avril 1452, c’est exact ?

 

L. de Vinci - Oui, monsieur le président.

 

Le président - Vous êtes, il me semble, un habitué des procès ? Bref, faisons vite. Vous êtes un des artistes les plus talentueux, si ce n’est le plus talentueux de votre époque. Qu’avez-vous à dire au sujet du prévenu ?

 

L. de Vinci - Je dirai comme les autres témoins que c’est un menteur ! Je ne suis pas né avec du talent. J’étais encore moins destiné à en avoir. Je suis autodidacte. C’est ma curiosité et mon intérêt pour la nature qui ont fait de moi ce que je suis. C’est tout. J’accuse donc le Talent de décourager les Hommes d’en avoir en leur faisant croire que tout est inné.

 

Le président - Merci monsieur. L’audition des témoins est terminée. La parole est au procureur de la République.

 

Le procureur - Les témoins l’ont dit, le prévenu Talent est trompeur. Il fait croire que certains réussissent tout, car ils ont du talent, et que les autres non, car ils n’en ont pas. Évidemment, quand nous voyons des gens qui réussissent, qui excellent dans un ou plusieurs domaines, nous nous sentons moins bons qu’eux, et c’est souvent le cas. Mais là, le Talent intervient et en profite pour nous faire dire : « Ceux qui réussissent, qui excellent dans un ou plusieurs domaines, c’est parce qu’ils ont du talent. Moi qui n’en ai pas, il est normal que je sois moins bon. » Et c’est là qu’il nous trompe. Dans notre faiblesse, nous acceptons son argument, et nous nous complaisons donc dans notre absence d’excellence, en l’expliquant par notre absence de cadeau de la nature. En cela, le talent nous abrutit, il nous décourage de faire des efforts pour devenir bon. Il nous fait prendre notre condition comme une fatalité. Je demande donc qu’on emprisonne le mot talent deux ans, le temps qu’il se fasse oublier afin qu’il disparaisse de nos esprits et avec cela, que son absence ne soit plus une fatalité pour nous.

 

Le président - Merci monsieur le procureur. Je donne donc la parole à la défense.

 

Avocat du Talent - Monsieur le président, permettez-moi de signaler que le procureur se trompe. Du moins, il se trompe de personne. En effet, le mot Talent n’a jamais été synonyme de don. Ce sont deux choses bien distinctes. S’il devait y avoir un coupable, ce serait alors le don, et je vais vous le démontrer. 

       Le mot talent vient du latin talentum et du grec τάλαντον qui sont une sorte de poids, balance. Cela ne nous éclaire pas, mais remontons les racines pour arriver à l’italien talento et à l’espagnol talan qui signifient volonté ou désir. Le talent viendrait donc, non pas de la nature, mais, comme l’ont souligné les témoins du désir et de la volonté : du travail. Ce n’est donc pas une fatalité.

      Quant à l’existence des dons de la nature, permettez-moi d’en douter. Vous allez dire, oui, mais Mozart, le témoins nº2, avait l’oreille absolue à l’âge de trois ans, c’est-à-dire qu’à trois ans, il pouvait nommer une note simplement en l’entendant, ou même chanter une note dont on lui donnait le nom, et même dire si une note donnée est juste ou fausse. Mais la notion de nom des notes est culturelle, s’il a pu acquérir l’oreille absolue, ce n’est certainement pas un don, cela vient du milieu dans lequel il a été éduqué et de son éducation musicale très précoce. J’écarte donc l’existence des dons.

      Que nous reste-t-il ? Une peur de ne pas être à la hauteur des autres qui se traduit par l’évitement de la question de la réussite en disant : « Lui, il est doué, il a du talent. C’est normal que je sois moins bon. » Ce ne sont donc pas les mots qu’il faut accuser, mais leur usage et leurs locuteurs. Nous nous cachons derrière Talent et Doué pour ne pas faire face à notre paresse, notre manque de désir et de volonté. Alors, mettez l’humanité en prison, mais ne condamnez pas un mot, victime de son usage.

 

 

Professeur Porphyre

Please reload

Recent Posts

November 18, 2019

April 16, 2019

March 11, 2019

Please reload

Archive

Please reload

Tags

Please reload